Avez-vous déjà eu le sentiment que si votre poste disparaissait, le monde continuerait de tourner sans le moindre soubresaut ? Cette impression d'occuper un emploi vide de sens, inutile, voire nuisible, a été théorisée par l'anthropologue David Graeber sous le terme de "bullshit jobs". Ce phénomène, loin d'être anecdotique, touche de nombreux travailleurs et peut avoir des conséquences psychologiques importantes. Cet article explore la définition des "bullshit jobs", leurs impacts, et propose des pistes de réflexion concrètes pour ceux qui cherchent à retrouver un sens à leur vie professionnelle.
Qu'est-ce qu'un "bullshit job" selon David Graeber ?
Dans son livre "Bullshit Jobs: A Theory", David Graeber définit un "bullshit job" comme une forme d'emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence. Le travailleur est alors contraint de prétendre que son travail a une utilité. Graeber identifie cinq grandes catégories de ces métiers "à la con" :
- Les laquais : leur rôle consiste à faire paraître quelqu'un d'autre important (ex: réceptionnistes, assistants personnels dont la présence n'est pas toujours justifiée).
- Les porte-flingues : leur travail existe parce que d'autres entreprises emploient des personnes faisant le même travail (ex: lobbyistes, avocats d'affaires).
- Les rafistoleurs : ils sont là pour résoudre des problèmes qui ne devraient pas exister (ex: informaticiens qui corrigent des bugs dans un code mal conçu).
- Les cocheurs de cases : ils permettent à une organisation de prétendre qu'elle fait quelque chose qu'elle ne fait pas en réalité (ex: responsables de reporting internes jamais lus).
- Les petits chefs : ils n'ont d'autre rôle que de superviser des gens qui n'ont pas besoin de supervision ou de créer des tâches inutiles pour les autres.
Les conséquences psychologiques d'un travail dénué de sens
L'être humain a un besoin fondamental de se sentir utile et de contribuer à la société. Occuper un poste que l'on juge inutile peut donc être profondément destructeur sur le plan psychologique. Les conséquences incluent l'anxiété, la dépression, une baisse de l'estime de soi et un sentiment de vide existentiel. Ce sentiment de vide peut mener à une forme d'épuisement professionnel par l'ennui, un phénomène proche du brown-out où la perte de sens est centrale. Parfois, cette perception d'inutilité est exacerbée par un conflit entre ses valeurs personnelles et celles de l'entreprise, rendant la situation encore plus difficile à supporter.
Comment identifier si vous occupez un "bullshit job" ?
Se poser les bonnes questions est la première étape. Voici quelques interrogations qui peuvent vous aider à évaluer votre situation :
- Si votre poste était supprimé demain, est-ce que cela aurait un impact négatif tangible sur le fonctionnement de l'entreprise ou la vie de quelqu'un ?
- Avez-vous du mal à expliquer simplement et concrètement à vos proches en quoi consiste votre travail et son utilité ?
- Passez-vous une part significative de votre temps à faire semblant de travailler ou à effectuer des tâches qui n'ont aucune finalité réelle ?
- Votre travail consiste-t-il principalement à gérer des processus administratifs qui semblent exister pour leur propre bien ?
Répondre honnêtement à ces questions peut être éclairant et confirmer ou infirmer votre sentiment initial.
Quelles sont les solutions concrètes pour sortir de cette situation ?
Se sentir piégé dans un "bullshit job" n'est pas une fatalité. Plusieurs stratégies peuvent être envisagées pour reprendre le contrôle de sa carrière.
1. Analyser la situation objectivement
Prenez du recul. Listez toutes vos tâches quotidiennes et hebdomadaires. Identifiez celles qui vous semblent inutiles, mais aussi celles qui pourraient avoir un potentiel de valeur cachée. Peut-être que votre perception est biaisée par l'ennui ou un manque de vision globale sur votre rôle.
2. Transformer son poste de l'intérieur
Si possible, devenez proactif. Proposez de nouveaux projets alignés avec les objectifs de l'entreprise et vos propres intérêts. Cherchez à automatiser les tâches les plus répétitives et inutiles pour libérer du temps pour des missions à plus forte valeur ajoutée. Formez-vous à de nouvelles compétences qui pourraient enrichir votre poste.
3. Dialoguer avec sa hiérarchie
Une conversation honnête et constructive avec votre manager peut parfois débloquer la situation. Abordez le sujet non pas sous l'angle de "mon travail est inutile", mais plutôt "comment puis-je contribuer davantage ?". Exprimez votre désir d'avoir plus d'impact et discutez des possibilités d'évolution de vos missions.
4. Envisager une transition professionnelle
Lorsque le poste ou l'entreprise ne permet aucune marge de manœuvre, la solution la plus saine est souvent de partir. Cette étape peut être l'occasion d'une profonde introspection sur vos aspirations réelles. Des outils comme le bilan de compétences peuvent s'avérer précieux pour faire le point sur vos aptitudes, vos motivations et définir un projet professionnel qui a véritablement du sens pour vous.